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“Ne travaillez jamais – la critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord”

Université Populaire du Mantois Samedi 3 juillet à 15h au Collectif 12 dans le cadre de la “Fabrique du possible”

  •   Rencontre avec William LOVELUCK autour du livre 

“Ne travaillez jamais – la critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord”  animé par Jean-Patrick ABELSOHN

Arthur Rimbaud écrit « jamais je ne travaillerai » dans un poème du recueil « Une saison en en enfer ».

80 ans plus tard, Guy Debord, théoricien du mouvement situationniste écrit « ne travaillez jamais » sur un mur parisien. Ce fut l’un des premiers mots d’ordre apparu à Nanterre en 1968.

William Loveluck est un des traducteurs du livre d’Alastair Hemmens “Ne travaillez jamais – La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord “.

Dans cet ouvrage l’auteur part à la recherche de celles/ceux qui se sont risqués à critiquer le travail dans sa nature même.

William Loveluck présentera  les idées développées dans ce livre et le courant de réflexion critique sur la notion de valeur et échangera de longs moments.

Cette séquence était initialement prévue le 22 mai 2020 dans le cadre du cycle « Autour du travail » initié avant la crise sanitaire par l’Université Populaire du Mantois

Cette rencontre sera suivie d’un spectacle à 18h: « En attendant Friot » de la Compagnie En Déliaison

Sous forme d’un débat houleux et loufoque, trois personnages vont s’affronter sur des notions de valeur économique, de salaire à vie, de création monétaire, de tondeuse et d’État social…

L’entrée est libre et gratuite, réservations au 01 30 33 39 42 ou à reservation@collectif12.org

Friche A. Malraux

174 boulevard du Maréchal Juin 78200 Mantes-la-Jolie

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Idées, débats, cultures Lecture

Les Utopiques – le numéro 17 bientôt disponible

“Des combats pour l’enfance à la jeunesse en lutte”, tel est le titre du dossier de ce numéro, qui s’intéresse à l’enfant dans les pédagogies alternatives et émancipatrices, aux droits de l’enfant, à la place à donner à « l’enfance » en tant que telle, mais aussi aux mythes et réalités autour de l’adoption internationale.

Est aussi retracée l’histoire de la jeunesse dans celle de la France capitaliste. De quels outils collectifs se doter, comment garantir l’auto-organisation ? Les combats syndicaux des lycéen·nes et étudiant·es traversent plusieurs articles : le CPE en 2006, l’expérience des Jeunesses syndicalistes, le confinement lié à l’épidémie de Covid-19.

La réalité de la « démocratisation » scolaire est interrogée : d’un point de vue général comme au travers de celles et ceux des lycées pro. La jeunesse, c’est aussi celle qui est « sans-papiers » : sont évoqués, le cas du jeune Madama et, plus globalement, les Mineurs non-accompagnés ou Jeunes isolé·es étranger·es.

Témoignages poignants et inédits à l’appui, nous évoquons les « enfants volés » par la dictature argentine dans les années 70 et le mouvement des grands-mères de la Place de mai. Deux articles traitent des enfants dans la Commune de Paris en 1871, poursuivant ainsi notre précédent numéro. Enfin, deux sujets sont proposés à la réflexion, hors-dossier : le rôle et le sens de notre syndicalisme d’une part, les contours de l’impérialisme aujourd’hui d’autre part.

Le numéro 17 sera adressé directement aux abonné.es vers mi-juin et disponible ensuite en librairies ou en le commandant sur les site lesutopiques.org ou syllepse.net

Bien sûr, l’équipe des Cahiers Les utopiques ainsi que (sous réserve de disponibilité) les auteurs et autrices peuvent participer à des rencontres, débats, présentations, organisées par les collectifs Solidaires ou dans des cadres plus larges.Sommaire du numero 17 des Cahiers Les utopiques

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Actu Solidaires 78 Histoire Idées, débats, cultures Lecture

13 juin : Commune(s) lectures, Commune(s) mémoires, la Commune au présent!

Dimanche 13 juin de 12 h 30 à 18 h 71…



1871-2021. Il y a 150 ans, la Commune de Paris…

Apportez des textes à lire, des objets, des souvenirs, des images, des chansons, et aussi vos espoirs, vos colères, que nous partagerons et que nous discuterons…
(pour aider, contribuer, diffuser…contactez : philomele78@gmail.com)

À la librairie La Nouvelle Réserve, 5, Rue du Maréchal Foch Limay

– Apéro « communard·es »
– Restauration (en réservant, c’est mieux !)
– Chorale Les Rouges-gorges
– Lectures partagées
– Espace livres, BD, Dvd
– Musique & chants de la Commune
– Interventions tout au long de l’après-midi, débats, échanges…

Accueilli par La Nouvelle réserve, avec l’aide de :
les Amis de la Nouvelle Réserve, Assemblée de lutte du Mantois, Attac 78 Nord, CNT, Fffrac, FO, Forum du Mantois, FSU78, LDH Mantois, Libre Pensée 78, Pour un local Solidaire sur le Mantois (Puls), Syndicats Sud-Solidaires 78, Université
Populaire du Mantois, et des individus fédéré·es…

Illustration du flyer Bruno Bartkowiak (merci à lui !)
(couverture de Souvenirs d’une morte vivante, Victorine Brocher, éd. Libertalia)

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Éducation Lecture

Nos adhérente·es publient : Étincelles pédagogiques

Paroles d’élèves, pratiques de profs.

De l’agitation, des heurts, des cris, des enthousiasmes, des impatiences, des émotions vives, mais aussi des découvertes, des étonnements, des doutes et des contestations : voilà ce qui se passe dans nos classes, bien loin des représentations qui voudraient que les enseignant·es fassent cours, transmettent, gardent le contrôle de séances bien programmées et que les élèves écoutent, récitent, obéissent en bougeant le moins possible. La confrontation de ces rôles, que nous attribuent l’école et la société, et des réalités de la classe crée inévitablement des étincelles. Étincelles de colère et de désarroi, étincelles de joie et de vie, mais peut-être aussi étincelles d’émancipation.
Ces récits d’expériences, qui partent des paroles d’élèves, dans ce qu’elles disent et contestent de l’école, comme de la société et du monde, tentent ainsi d’illustrer la possibilité d’une autre classe et d’une autre école, de celles qui permettent l’expression de la vie et esquissent un chemin vers l’émancipation de tou·tes.

L’autrice

Jacqueline Triguel est professeure de français et syndicaliste en collège. Elle participe au collectif Questions de classe(s) ainsi qu’au groupe Freinet second degré d’Île-de-France.

Parution : 3 juin 2021
278 pages — 10 €
ISBN physique : 9782377292080
ISBN numérique : 9782377292097

PRÉVENTE / SOUTIEN

Cet ouvrage sera disponible le 3 juin 2021.
Pour soutenir les éditions Libertalia,
vous pouvez le commander maintenant
sur notre librairie en ligne
,
il vous sera envoyé dès sa parution.

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Idées, débats, cultures Lecture

En luttes ! Les possibles d’un syndicalisme de contestation

Collection Raisons d’agir, Sophie Béroud et Martin Thibault

Le mouvement des Gilets jaunes, d’abord éloigné des syndicats, est un révélateur inattendu de leurs difficultés. Englués dans le « dialogue social », incapables de faire plier les gouvernements successifs, pris dans des enjeux de rivalités internes, ils peinent à élargir leur base sociale et à peser sur les mobilisations.
Depuis près de trente ans une organisation, les SUD, devenus Solidaires, développe pourtant des pratiques plus horizontales et démocratiques et affirme le retour d’un syndicalisme de contestation. Elle rencontre toutefois des obstacles imprévus : comment avoir du poids institutionnel sans s’institutionnaliser ? Comment réussir à servir davantage les intérêts immédiats des salariés sans devenir des professionnels du syndicalisme et en rabattre sur la radicalité du combat ?
Pour éclairer ces transformations profondes, ce livre s’appuie sur une enquête sociologique au long cours qui retrace l’enthousiasme et l’âpreté de parcours militants en les resituant dans les grands mouvements sociaux des vingt dernières années. Au-delà du cas de Solidaires, il témoigne de la capacité des organisations syndicales, confrontées à un monde du travail de plus en plus fragmenté et dérégulé, à rendre aux conflits salariaux un rôle moteur et œuvrer ainsi à des revendications plus larges d’émancipation et de transformation politique.

A propos de l’auteur

Sophie Béroud a publié, en collaboration avec Baptiste Giraud et Karel Yon, Sociologie politique du syndicalisme, Armand Colin (2018).

Martin Thibault a également publié aux éditions Raisons d’agir Ouvriers malgré tout. Enquête sur les ateliers de maintenance des trains de la Régie autonome des transports parisiens (2013).

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La Commune de Paris, mémoires, horizons. (Revue Les Utopiques)

1871-2021, la Commune a 150 ans. Un siècle et demi ! Deux écueils possibles : la commémoration acritique, à grand renfort d’images sacrées, de récits hagiographiques (souvent préconçus) ; l’ignorance d’un pan d’histoire ouvrière inconnue car vieille, combattue par l’ordre, mal ou non enseignée, masculinisée … Dans les deux cas, ce serait ne pas servir nos réflexions et actions d’aujourd’hui, et de demain, pour l’émancipation sociale.

Roger Martelli, co-président des Amis et amies de la Commune de Paris (1871) nous invite à croiser les regards sur ces 72 jours, leurs significations, conséquences et enseignements. Finalement, « tout dépendra d’abord de ce que ses héritiers et héritières voudront faire de l’événement Commune de Paris » ! Dans une conversation à quatre voix, Ludivine Bantigny, Maryse Dumas, Christian Mahieux et Pierre Zarka explorent ce qui, depuis 1871 tisse ce fil rouge : Communs, Commune, se fédérer, autogestion, révolution.

Que fut l’œuvre de la Commune ? Gérard Coste retrace l’importance des services publics. Anouk Colombani réhabilite les femmes au travail, puis laboure les étranges résonances entre les débats sur le travail des ouvriers-boulangers et nos débats contemporains sur la démocratie du travail. Jean-François Dupeyron met en lumière les apports des communard·es dans le domaine de l’éducation. Georges Ribeill nous raconte le chemin de fer et les cheminots de 1871. Christian Mahieux exhume le caractère novateur des décisions prises en matière de laïcité.

Assiégée par l’armée prussienne, affamée et attaquée par la bourgeoisie versaillaise, la Commune n’a pas bénéficié d’un contexte favorable aux expériences sociales. C’est peu de le dire ! Cela ne l’empêcha pas de prendre des mesures qu’aucune institution républicaine n’a renouvelé depuis 150 ans ; ainsi des décrets permettant la réquisition d’entreprises que présente Christian Mahieux. Il nous rappelle aussi que la Commune n’échappe pas à son temps : la lutte contre le colonialisme ne fait pas partie des préoccupations. Entre membres de la Commune, débats et divergences ont existé : quels enjeux autour de la définition d’une minorité et d’une majorité ?

Patrick Le Tréhondat nous explique la démocratie en armes, autre innovation communarde que la bourgeoisie s’empressa de faire disparaitre pour laisser la place à « la grande muette ». La Commune, comme tous les mouvements collectifs, ce sont des femmes et des hommes qui s’associent librement, pour lutter, revendiquer, rêver, construire … « Parmi les insurgé·es, se trouvaient des femmes qui sont invisibilisées. » Avec Eliabeth Claude, sortons-les de l’ombre et faisons connaissance ! Christian Mahieux nous propose de découvrir un homme et une femme de la Commune : Eugène Varlin et Léodile Bera, dite André Léo.

Malgré les circonstances tragiques, les arts furent si au cœur des préoccupations révolutionnaires. N’est-ce pas somme toute logique, que ce soit au travers d’eux aussi que se joue une guerre d’interprétation de la Commune mais aussi les possibilités de sa perpétuation ? Un CD accompagne ce numéro. Il mêle des voix militantes d’aujourd’hui, pour la Commune. En italien, en français, en occitan, a capella ou instrumental, enregistré à distance ou ensemble, pris en manif, chanteurs des soirées militantes ou chanteuses professionnelles, chanter la Commune c’est aussi continuer à la faire. A partir des chansons de la Commune, Mymytchell entend « questionner le lien inestimable entre l’expérience politique et le fait de chanter – avec la seule idée de participer à le faire perdurer dans notre esprit et le ranimer dans nos pratiques ! » Tandis qu’Anouk Colombani nous livre une interview d’une communarde contemporaine, Dominique Grange. Gérard Gourguechon montre le lien qui unit les écrivains contre la Commune aux éditorialistes contre nos grèves : la haine et le mépris de classe. Barbara Issaly montre la place de la Commune dans la Bande dessinée.

On prête parfois à la Commune des décisions, des actes, voire mêmes des intentions qu’elle n’a pas eu. C’est l’objet d’une des rubriques du blog de Michèle Audin, qui nous confie ici que, non, la Commune n’a pas brulé la guillotine. La Commune : de Paris ? Oui, mais pas seulement. Bernard Régaudiat analyse celles de Marseille en 1870 et 1874, Matthieu Rabbe raconte Lyon, les camarades de la revue Solidaritat nous décrivent Nîmes, et Christian Mahieux évoque Saint-Etienne, Narbonne, Toulouse, Grenoble, Le Creusot, et Limoges ; et aussi Montereau ou Brest.

L’internationale sera le genre humain… Les militant·es de la Fundación Salvador Segui explique le retentissement de la Commune en Espagne. Nara Cladera nous fait découvrir les communards en Uruguay. Cybèle David nous parle de l’autonomie zapatiste et Richard Neuville de la Commune d’Oxaca, au Mexique.

Quelques repères sont nécessaires, pour mieux appréhender tout ceci. C’est ce que nous proposent Philippe Barrre et Alice Rodrigues, avec deux chronologies : de 1789 à 1871, en passant par 1792, 1830 et 1848 ; de la Commune proprement dite. Renvois vers le dictionnaire biographique Maitron et plusieurs sites internet consacrés à la Commune, ainsi qu’un court lexique complètent cet ouvrage. Enfin, Charles Jacquier revient sur les 100 ans d’une autre Commune, celle de Cronstadt.

Les dessins originaux de Tardi et d’Hélène Maurel, ainsi que deux textes de Jacques Prévert participent de la réussite de ce numéro. Une fois de plus, Serge D’Ignazio nous a généreusement offert plusieurs de ses photos. Merci aussi à Jihel.

Disponible dans toutes les bonnes librairies ou en ligne sur le site des Utopiques

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Des brebis noires… et des syndicats SUD !

Edmond Maire, alors secrétaire confédéral de la CFDT, les appelait les “moutons noirs” et réclamait leur exclusion… Eux, c’étaient les syndicalistes qui refusaient les compromissions de la CFDT, ceux qui entendaient rester fidèles aux luttes des années 60 et 70, à l’héritage de Mai 68, à l’esprit des origines du syndicalisme ouvrier révolutionnaire…

Mais il n’y avait pas “qu’eux”, il y avait “elles” aussi !

C’est à elles – les “brebis noires” – que Guillermo Wolf a consacré un ouvrage publié aux éditions Syllepse. Il revient, à travers de nombreux témoignages, sur le rôle des femmes dans la création des syndicats SUD. Un angle féministe qui éclaire un pan du syndicalisme de transformation sociale des années 80/90 jusqu’à nos jours.

A travers l’exemple de quatre structures particulièrement significatives – SUD PTT, SUD Santé-Social (ex-CRC),SUD Rail et Sud Éducation – nous remontons le temps, grâce aux actrices et acteurs de cette aventure syndicale, nous partageons leurs questionnements, mais aussi leurs aveuglement sur la question féministe.

Les quatre structures ont des trajectoires et des origines différentes, leurs champs de syndicalisation entretiennent un rapport très différent au salariat féminin.

Sud PTT s’est construit dans une entreprise où les femmes sont nombreuses, mais où leur présence varie d’un service à l’autre : ici, majoritaires (aux chèques postaux), là quasiment absentes (dans le secteur des “camions jaunes”). Si c’est ce dernier service qui est l’origine de la création du syndicat, les femmes y joueront dès le début un rôle important, en particulier parce que les statuts adoptés fixent un quota dans les instances dirigeantes. C’est d’ailleurs une femme, Annick Coupé (qui signe une très intéressante post-face, qui vaut à elle seule l’achat de l’ouvrage) qui en sera la première secrétaire

Sud Santé social (initialement CRC – Coordonner, rassembler, construire) apparaît à la suite du mouvement des infirmières, à la fin des années 80. Les femmes sont ultra-majoritaires, dans les hôpitaux comme dans la rue, et le manque de reconnaissance est au cœur de leur lutte. Leur place dans le nouveau syndicat ne devrait pas poser question… et pourtant, au fil des années, leur représentation dans les instances s’érode, ce qui amène certaines d’entre elles à se questionner sur “l’évidence” du féminisme dans les secteurs féminisés…

Troisième exemple, le monde de l’école, avec SUD Éducation. Là encore, le fait que la profession soit très majoritairement féminine ne protège pas des dérives : une seule femme siège au premier bureau fédéral ! La situation, au fil des années, évoluera très – trop – lentement. La question féministe, qui semblait “réglée” au départ, va devenir de plus en plus centrale jusqu’à se retrouver, depuis quelques années, au coeur des engagement des militant.es du syndicat.

Enfin, avec Sud Rail, c’est une autre configuration professionnelle : l’entreprise est connue pour son “virilisme”, les cheminotes devront lutter pour trouver leur place au sein de la fédération. Ce n’est évidemment pas simple, mais, à force d’obstination, la situation évolue…

L’auteur s’intéresse également à l’Union syndicale Solidaires, qui regroupe les quatre syndicats étudiés (et bien d’autres…). Ce cadre interpro a pu être l’occasion d’un travail et d’une réflexion sur la question féministe – la commission femmes de Solidaires rassemblant des militantes de divers horizons, qui préféraient se rencontrer dans ce cadre plutôt que dans celui de commissions au sein de leur organisation professionnelle.

Ce très riche travail vaut avant tout par les témoignages éclairants qu’il propose et les questions qu’il soulève. Il invite à une réflexion de fond sur la réalité d’un syndicalisme féministe en ce XXIe siècle.

Des brebis noires créent les syndicats SUD, Guillermo Wolf, post-face Annick Coupé, éditions Syllepse, collection “Les Utopiques”, 178 p., 2020, 10 €.

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Les Utopiques # 13 – Un nouveau numéro à ne pas manquer !

La dernière livraison des Utopiques – la revue de l’Union syndicale Solidaires – est particulièrement riche et stimulante !

Le dossier propose une double entrée “Leurs violences” et “Nos ripostes”. Dans la première partie ont retiendra deux contributions complémentaires sur la répression syndicale qui n’épargne aujourd’hui aucun secteur, que ce soit dans le privé ou dans le public : “La répression à la Poste, une arme au service des contre-réformes” (Gaëlle Differ et Eddy Talbot) et “Anatomie d’une répression syndicale au collège République de Bobigny” (Jules Siran). On notera également le reportage réalsié auprès des Gilets jaunes en prison de Pierre Bonneau (“Gilets jaunes, on nous appelait prisonniers politiques”).

Et du côté de nos ripostes ? Le mouvement contre la réforme des retraites occupe une large place. Deux contributions en particulier ont retenu notre attention en ce qu’elles résonnent avec ce que nous avons vécu dans le département. Signées par notre camarade Christian Mahieux, “Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté” et “Faut-il en faire des caisses”, posent une analyse syndicaliste de ce mouvement et ouvre des perspectives pour l’avenir des mobilisations sociales…

Les Utopiques, Cahier de réflexion de l’Union syndicale Solidaires, numéro 13, printemps 2020, 194 p., 8 €.

Les Utopiques, Cahier de réflexion de l’Union syndicale Solidaires. Abonnement 2 ans / 6 numéros = 30 € – 1 an / 3 numéros = 15 €

Règlement par chèque à l’ordre de Union syndicale Solidaires

Les Utopiques, 31, rue de la Grange-aux-Belles, 75010 Paris.

Ou sur la boutique en ligne de la revue

Site : lesutopiques.org

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« Prendre la parole, bousculer les dominations »

Entretien avec Laélia Véron

Les Utopiques : Tu travailles sur la langue et un des champs de tes réflexions concerne la domination qui s’exerce au travers du langage. Peux-tu nous dire en quoi il est important de s’y intéresser ?

Maria Candea et Laélia Véron (à droite)

Laélia Véron : Quand on travaille sur le langage, on va parler de symbolisme, de domination symbolique, de ce que Bourdieu appelle aussi le pouvoir symbolique. Et la question qu’on peut toujours se poser c’est à quel point c’est important, à quel point on ne va pas perdre de vue les combats matériels en faisant ça.

Il peut y avoir la tentation de se dire que « les mots ça n’est pas important », qu’il faut agir plus que parler. Typiquement, quand on va parler d’écriture inclusive, on va nous dire, « battez-vous plutôt pour l’égalité salariale, contre les violences conjugales », etc. Bien sûr qu’il faut se battre là-dessus, mais ça n’est pas contradictoire de le faire tout en réfléchissant par exemple à l’écriture inclusive. Mais je pense qu’il faut travailler sur le langage tout en faisant attention à ce que ça ne devienne pas quelque chose de marketing. On a un gouvernement qui est tout à fait capable de tout féminiser et de continuer à précariser les travailleuses, les femmes, à fermer les centres d’accueil pour femmes battues, à fermer les plannings familiaux.

La question qui se pose pour nous, c’est de montrer comment le langage peut nous permettre de faire le lien entre le symbolique et le matériel, peut nous permettre de prendre conscience de certains éléments des combats, des luttes, dont on n’avait pas forcément pris conscience.

Typiquement, si on revient sur la Ligue du LOL : qu’est-ce que ça nous montre ? Ça nous montre des mécanismes de solidarité masculine qui vont exclure les femmes, souvent avec beaucoup de violence et en même temps de manière indirecte, en se cachant sous l’humour. Ce qui fait que c’est une domination encore plus pernicieuse. La ligue du LOL nous montre que ces questions de violences langagières ne sont pas détachées des aspects matériels et économiques. Beaucoup des femmes victimes de la ligue du LOL ont raconté qu’elles étaient d’autant plus démunies qu’elles étaient en situation de précarité. Les méfaits de la ligue du LOL sont notamment passés par de faux entretiens d’embauche : il s’agissait de jouer justement sur la précarité (et l’espoir d’obtenir un travail) des personnes victimes. Quand ces personnes avaient envie d’intégrer des rédactions, elles se retrouvaient exclues par des hommes qui voulaient les empêcher, à la fois de prendre parole sur des sujets qui leur tenaient à cœur et de prendre une place dans ces espaces journalistiques. On voit avec la ligue du LOL comment l’enjeu de la prise de parole s’articule avec un enjeu matériel. Parce que prendre parole, quand on est journaliste c’est tout simplement exercer son travail. Mais c’est aussi un enjeu de pouvoir.

Ça n’est pas un hasard si les personnes qui étaient visées par la ligue du LOL étaient souvent des personnes dominées dans l’espace politique et dans l’espace de la parole publique : les femmes, les homosexuel·les, les personnes racisé·es. On voulait les empêcher d’inclure ces espaces, on voulait les empêcher de prendre la parole.

On peut d’ailleurs remarquer que ces personnes de la ligue du LOL, dont on parle tout le temps comme des personnes très brillantes, n’étaient pas si brillantes en réalité. Souvent, elles se confrontaient à des féministes, par exemple, qui essayaient d’argumenter, et les membres de la ligue du LOL ne répondaient pas des arguments, mais des insultes. Ça nous montre l’impuissance de ces gens de la ligue du LOL à se battre sur le plan de l’argumentation politique : sous prétexte d’humour et de trait d’esprit, très rapidement on basculait dans l’insulte pure et dure avec des termes comme « la grosse », « la pute ». Je n’appelle pas vraiment ça des traits d’esprit, ni même de l’humour. Ce sont juste des insultes.

Dans ce que tu dis à propos de la Ligue du LOL, on comprend aussi que pour ces hommes, finalement, leur système de domination est « naturel ».

Oui, c’est le phénomène des Boy’s club : des groupes d’hommes, de solidarité masculine, qui cherchent à exclure les femmes, et en général les personnes dominées. On le retrouve partout, tout le temps. En tant que militante féministe et en tout simplement en tant que personne, j’ai été très choquée de cette violence. Et ça m’a fait repenser à certaines choses que j’avais vécues, que j’avais vues et que je n’avais pas interprété forcément comme des Ligues du LOL, comme des Boy’s club, alors que c’est exactement la même chose !

Par exemple, dans les grandes écoles, il y avait, même si ça restait « privé », des listes mail entre garçons qui voulaient absolument discuter entre hommes, et qui visaient toujours les mêmes cibles. Dans certains milieux il est impressionnant de voir à quel point certains hommes regrettent le temps de la non-mixité. Nous, les filles, nous sommes tout le temps confrontées à ça, par exemple à l’idée que le métier se dévaloriserait quand les femmes l’intègrent. Par exemple, pour l’enseignement, on se souvient des propos d’Antoine Compagnon1… On voit bien que certains milieux de pouvoir – la politique, la justice, les grandes écoles – sont encore dirigés par des hommes qui regrettent le temps de la non-mixité, qui ne supportent pas que les filles arrivent.

Les réponses des agresseurs ont été intéressantes. Toute leur stratégie a été de s’excuser. Plusieurs membres de la Ligue du LOL ont été licenciés, pas tous. Par contre, ce qu’on ne sait pas, et c’est un angle mort, c’est qui les a remplacés ? On parle de lier symbolique et matériel, alors il y a un enjeu : si on arrive à dévoiler les solidarités masculines, à montrer que ces hommes s’organisent et agissent de concert, qu’ils défendent leurs privilèges de dominants… alors on peut passer à la question des réparations concrètes et matérielles.

Tout à fait. Typiquement on a fait des gorges chaudes sur le fait qu’ils soient pour certains licenciés, mais on ne sait pas qui les a remplacés. Si c’est pour reproduire la même chose, ce n’est pas très intéressant. Il y a des femmes d’ailleurs qui leur ont dit « rendez l’argent » !

Autre chose : il y a eu des enquêtes aux Inrockuptibles qui ont montré que ce phénomène de Ligue du LOL, de pseudo-esprit potache, allait de pair avec une politique managériale extrêmement violente, avec une intrusion permanente dans le travail, voir dans la vie privée des gens qui travaillaient là-bas. Ce qui donnait ça faisait une atmosphère qu’on pourrait qualifier de « terreur managériale ». Encore une fois, le passage de la violence symbolique à la violence au travail, qui peut être bien plus concrète, est rapidement franchi. Ça s’articule complètement. C’est une manière d’instaurer une violence au travail, vis-à-vis des subordonné·es.

Si on glisse sur le sujet, c’est transposable. On est parti des questions de genre notamment, mais si on bascule sur les questions de classe, on a le même phénomène de disqualification autour du mouvement des Gilets jaunes. Avec des affirmations dans les médias du type « C’est comme ça qu’il faut parler », « c’est comme ça qu’il faut agir », « vous ne pouvez pas bloquer des rond-points », « vous n’êtes pas légitimes » …

Oui, dans une émission sur Arrêt sur images2, on avait d’ailleurs lié les deux sujets. Ce qui me semble être le point commun, c’est que dans les deux cas il y a des personnes qui maîtrisent les lieux de paroles, les canaux de diffusion, et qui ne veulent absolument pas les laisser à d’autres.

La Ligue du LOL, c’est des journalistes, des hommes blancs, dominants, qui ne veulent pas laisser la parole à d’autres. Et les Gilets jaunes, c’est l’affolement d’une classe politique et d’une certaine partie de la classe médiatique, notamment les éditorialistes, qui sont habitués à avoir la parole, à l’exprimer, à parler d’une certaine manière et à avoir un certain discours et qui ne supportent pas que d’autres prennent la parole pour dire autre chose et d’une autre manière.

Il y a comme une double injonction contradictoire vis-à-vis des Gilets Jaunes. On a d’abord le cliché sur la manière dont le Gilet jaune doit parler : c’est forcément un « abruti », « beauf », qui ne sait pas parler, qui n’a aucun discours politique. Ce cliché met les Gilets jaunes dans une situation dont ils ne peuvent pas sortir, parce que soit ils parlent effectivement comme ça, ils se rapprochent de ce cliché caricatural, et du coup on disqualifie leurs discours politique (« ils parlent mal », « c’est la théorie du complot », etc. alors que la théorie du complot on l’a aussi au gouvernement, au passage), soit ils ne se rapprochent pas de ce cliché, s’ils ont un discours politique construit, on leur dit « vous n’êtes pas un vrai Gilet jaune ». C’est ce qu’avait dit Bruno Jeudy sur BFM-TV, « vous n’êtes pas un vrai Gilet jaune, vous êtes un militant ». Et pourquoi d’abord on ne pourrait pas être Gilet jaune et militant ? Qu’est-ce que c’est que cette différence-là ?

En fait Jeudy avait en face de lui un discours construit, politique, qui détruisait ses affirmations. Et c’est pareil quand Nicolas Mathieu avait parlé au nom des Gilets jaunes, en disant « moi ces gens-là, je les connais, ce sont les miens. Je connais leurs conditions de travail, vous ne les connaissez pas », on lui avait rétorqué « vous êtes un très bon comédien », encore une fois « vous jouez le rôle de », vous n’êtes pas un « vrai ».

Même chose avec Macron et Dettinger. Quand Dettinger fait sa vidéo, la réaction de Macron (« c’est pas les mots d’un boxeur gitan »), est hallucinante de mépris de classe et de racisme. J’aimerais bien qu’on m’explique comment un boxeur gitan doit parler d’ailleurs ! Parce que je ne sais pas à quoi ça correspond concrètement. Encore une fois, Dettinger avait un langage qui ne correspondait pas aux clichés dominants sur la manière dont les dominé-es parlent, et sa faculté de langage lui était niée : il était forcément conseillé, disait Macron, par des « avocats d’extrême gauche » ou par la Russie (et on retrouve là le fantasme complotiste). Encore une fois, pour les Gilets Jaunes, soit on disqualifie leur parole, soit on leur enlève leur parole.

Dans ces stratégies de disqualification, il y avait aussi les fautes de langage, et notamment les fautes d’orthographe. D’abord, ne nous mentons pas, tout le monde fait des fautes d’orthographe, même si ce n’est pas à la même fréquence. Si on fait faire certaines dictées, n’importe qui, sauf peut-être Bernard Pivot, tout le monde va faire des fautes. Quand on a une orthographe française avec par exemple trente pages d’exceptions sur l’accord du participe passé, ce n’est pas possible de ne pas faire de fautes. Ensuite, ce qu’on a pointé comme des fautes de la part des Gilets Jaunes, ce ne sont pas toujours des fautes ! Ce sont des manières de parler vues comme telles par un petit milieu, une caste parisienne qui est habituée à parler d’une certaine manière, avec un certain accent, et qui ne se rend pas compte que le français est riche, que le français est varié. Et ils ont l’habitude de faire de leur parler LA norme. Sans se rendre compte que tout le monde ne parle pas comme ça. Un des exemples de ce cas de figure c’est un monsieur Gilet jaune qui, dans une émission de télévision, avait dit « j’ai parti » au lieu de « je suis parti ». Et il y a eu des réactions extrêmement violentes sur twitter avec ce type de commentaires : « vu comme il parle, il devrait déjà être content d’avoir le SMIC » et des blagues à n’en plus finir, alors que la variation sur les auxiliaires être ou avoir sur certains verbes est extrêmement commune dans certaines régions, elle est extrêmement commune dans l’espace francophone, notamment au Québec. Ce qui est drôle, c’est que pendant longtemps, pour beaucoup de grammaires, ça a été considéré comme une richesse justement de faire cette variation, de ne pas juste dire « je suis parti ». Ça permettait de montrer une variation dans ce qu’on appelle l’aspect, c’est à dire dans la manière de saisir le processus exprimé par le verbe : est-ce qu’il est bref, est-ce qu’il est court. On le voit dans certaines chansons. Par exemple « J’ai descendu dans mon jardin », c’est bien « j’ai descendu », ce n’est pas « je suis descendu », ça veut dire que c’est une action brève. C’est bien du français, ça fait partie de la manière dont la langue française fonctionne. Simplement c’est ce qu’on appelle les variations. Et cette variation être/avoir est plus présente dans certaines régions que d’autres. Elle n’est pas très présente dans le petit milieu de l’Île-de-France et donc du coup ça y devient une « faute ». C’est contestable et ça montre à quel point c’est un prétexte pour disqualifier la parole. Parce qu’en réalité, quand ce Gilet Jaune dit « j’ai parti là-bas », on comprend très bien ce qu’il dit. Les erreurs orthographiques ou de conjugaison posent un problème quand elles ne permettent pas de comprendre le fond, quand elles créent des confusions. Mais là elles n’affectent pas le sens.

Autre exemple, il y avait une petite fille en Gilet jaune qui avait en manifestation une phrase au dos de son gilet : « je suis en CM2, l’année prochaine je serais en sixième république », avec donc un « s » à la fin de « serais ». Il y aurait donc une faute d’orthographe, puisqu’au futur c’est « serai ». Même si là encore on pourrait en discuter parce que le conditionnel est acceptable dans ce contexte, ça peut aussi être un futur hypothétique, sachant qu’on est dans l’imagination… je ne crois pas qu’elle pense qu’elle va être en sixième république l’an prochain. Mais au-delà de ça, il y a une petite fille qui a un message politique et il y a une élue parisienne qui n’a rien trouvé de mieux à faire que de twitter « Elle est en CM2 et ne sait pas conjuguer le verbe « être » au futur, il y a de grandes chances que l’année prochaine elle soit encore au CM2… ». Au-delà du débat « est-ce que c’est une faute, est-ce que ce n’est pas une faute », on voit comme l’orthographe devient un prétexte pour se moquer, et avec violence envers une enfant, esquiver de répondre sur le fond. Il s’agit là encore de disqualifier le droit à la parole.

Lorsqu’on parle de niveau de langue et d’expression, dès qu’il s’agit des Gilets jaunes on va leur tomber dessus. Alors qu’il y a des personnes « haut placées » qui ne parlent vraiment pas mieux ! Quand Macron dit « Il y en a qui déconnent », pourquoi on ne lui tombe pas dessus en lui disant qu’il n’a pas droit à la parole politique ? Quand Berléand passe à la télévision et ne fait qu’insulter les Gilets jaunes, en étant complètement contradictoire qui plus est, puisqu’il disait qu’au départ il les soutenait, puis qu’ils « le font chier depuis le début », ce monsieur dit des gros mots pendant cinq minutes pleines et dans les médias ça devient un « coup de gueule ». Alors que si c’était un Gilet jaune qui avait été injurieux pendant cinq minutes à la télévision, on l’aurait traité de « beauf imbécile », en disant que « vraiment on ne peut pas donner la parole à ces gens-là ».

Il y a vraiment un deux poids-deux mesures.

Cette disqualification de la légitimité à parler est en réalité au service d’une domination extrêmement violente. Il y a ce que Macron peut dire, et il y a ce que son pouvoir fait.

Oui. Quand on voit ce qu’il a osé dire à propos de Geneviève Legeay3 ! Dire d’une femme de plus de 70 ans qui a été victime de violences policières, qui est grièvement blessée parce qu’elle revendiquait le droit de manifester, « qu’il faut qu’elle retrouve la sagesse » … mais quel paternalisme, quelle arrogance !

Macron le dit clairement : pour lui, tout le monde n’a pas le même droit à la parole. Il l’a dit en invoquant le fait que les Gilets jaunes n’aient pas été élus. Mais il y a plein de gens qui n’ont pas été élus et qui ont largement le droit à la parole. Jean-Michel Apathie n’a jamais été élu par qui que ce soit à ce que je sache. Yves Calvi, qui dit qu’il faut mettre les gens dans des stades, non plus. C’est d’une violence ! Et là aussi il y a un deux poids-deux mesures entre la violence des dominé·es et celle des dominants.

Quand Gabriel Attal dit que Jean-Luc Mélenchon souhaite de toute façon qu’il se passe « quelque chose de grave » dans le mouvement des Gilets jaunes… parce qu’il ne s’est rien passé de grave ?

Une femme a été tuée, plusieurs personnes sont grièvement blessées, certaines ont des membres arrachés, d’autres sont éborgnées. Par exemple, Jérôme Rodrigues, blessé à l’œil, était sur un plateau de télévision. Et qu’est ce qu’on lui dit : « vous avez dit qu’il fallait marcher sur l’Elysée ! Vous rendez-vous compte comme c’est violent ! ». Ce sont des propos totalement indécents. On aussi eu des heures et des heures de glose sur la destruction de la devanture du Fouquet’s, alors qu’on relativise les blessures des Gilets jaunes.

La violence des dominé·es sera toujours dénoncée à haut cris, tandis que celle des dominants, dans les mots et dans les faits, est systématiquement relativisée.

Tout ce qu’on vient de se dire, sur la Ligue du LOL, sur les Gilets jaunes, nous incite, nous, partisan-es de l’émancipation, à réfléchir aux stratégies à mettre en œuvre pour déjouer ces mécanismes de domination. Tu viens d’écrire un livre avec Maria Candea, Le Français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, aux éditions La Découverte, comment peut-il nous être utile ?

Il y a plusieurs points, d’abord le rapport aux institutions et aux experts auto-proclamés. Par exemple, même si le livre n’est pas centré là-dessus, on nous a beaucoup sollicitées sur la féminisation et l’écriture inclusive, pour nous demander de nous positionner par rapport à l’Académie française. Et nous les linguistes, ça nous énerve qu’on nous parle tout le temps de l’Académie française, parce que ce sont des incompétents. Il n’y a aucun linguiste parmi eux. Ce sont des gens absentéistes, qui ne font rien et qui nous coûtent cher. Il y a Valéry Giscard d’Estaing, des théologiens, des biologistes… Ce sont des gens qui n’ont aucune compétence sur la langue mais qu’a priori on considère comme « experts ». Mais qu’on leur fasse confiance, c’est assez révélateur de notre rapport aux institutions et aux pseudo-experts. Moi aussi j’ai cru que ces gens avaient une légitimité. Alors que quand on réfléchit, on voit que c’est une institution monarchique, aux finances très opaques en plus. C’est une véritable arnaque. Il ne faut pas les accepter juste parce qu’ils sont là ! Et non, le français n’est pas eux, la norme n’est pas eux, le français est à nous justement ! Les questions de langue nous regardent. Pour être meilleur que l’Académie française en langue, il suffit d’avoir un peu de curiosité, ce n’est pas très compliqué. Et c’est la même chose dans pleins de domaines : comme pour les pseudo-experts économiques, comme pour les éditorialistes, qui se trompent en permanence dans leurs prédictions et qui ont pourtant pignon sur rue et représentent une pseudo « parole légitime ». Se rendre compte que ces personnes sont contestables, comme le sont bon nombre de nos institutions, c’est un pas sur le chemin d’une émancipation qui peut être générale.

D’autre part dans le livre, ce qu’on essaye de montrer, et ce à quoi je crois, c’est que la langue, on la manie tous les jours, c’est notre manière de saisir le monde, de dire le monde. De le changer aussi. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a que la langue. Tout ne passe pas par la langue bien sûr, mais ça passe aussi par la langue. Il faut s’interroger sur ce qu’on va mettre derrière les mots. Typiquement le mot « réussite » : est-ce que ça va être incarné pour nous par un jeune type en rolex ou est-ce que ça va être autre chose, un monde social plus égalitaire par exemple ? Les définitions qu’on met derrière les mots sont importantes. Pour forger nos imaginaires, pour forger nos horizons de lutte. C’est intéressant pour forger le monde qu’on voudrait construire comme pour comprendre le monde tel qu’il est. Un exemple type en politique c’est le choix qui est fait quand on parle de « cotisations sociales » ou de « charges sociales ». Est-ce qu’on présente ça comme un mouvement de solidarité collectif, nécessaire, positif, donc des « cotisations ». Ou est-ce qu’on présente ça comme un boulet dont il faut se débarrasser, ce qui est connoté par le mot « charge ».

Ce qui est intéressant, c’est que les grandes luttes ont toujours eu ce double aspect, matériel et symbolique, par le langage. Si on prend la révolution française de 1789 : le mot qui symbolise la révolution c’est quand même « sans-culotte ». Mais au départ c’est une appellation moqueuse, injurieuse, pour rire de celui qui n’est pas aristocrate, qui n’en a pas l’habit. Et typiquement il y a un moment de retournement du stigmate. Comme dit la chanson : « c’était sujet de honte, j’en ferai ma fierté ». On se revendique « sans-culotte » parce que c’est devenu l’image même de la révolution française. Les révolutionnaires ont beaucoup réfléchi sur les mots, alors qu’on aurait pu penser qu’ils avaient autre chose à faire ! Dans ce travail sur les mots, il y avait le fait de se renommer, de dire « citoyen », « citoyenne ». De ne plus dire « Monsieur » qui dérive de « Mon Sieur », « Monseigneur », mais d’avoir une appellation d’égalité. C’était très important d’un point de vue symbolique au moment du procès du roi de ne plus l’appeler le roi mais le « citoyen Louis Capet ». Plus généralement c’est une manière de se poser en tant que sujet dans le monde par le langage. Réfléchir à comment on se définit, c’est extrêmement important. Nous sommes dans un monde de plus en plus menacé par le langage managérial, il ne faut pas céder là-dessus. Très récemment, quand Castaner parlait des Chefs d’établissement des collèges et lycées comme de « patrons », ce n’est pas un hasard. Ça va avec la logique de libéralisation de l’Éducation nationale, avec la logique de vouloir instaurer un imaginaire de l’entreprise et du profit partout. C’est une manière de distiller cette idéologie-là et de chercher à l’imposer comme seule manière de voir le monde. Il faut absolument qu’on lutte contre ça, notamment en refusant ce choix des mots et en en revendiquant d’autres. Prendre la parole pour bousculer les dominations en somme.


1 Dans une interview au Figaro en 2014, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France et écrivain, estimait entre autres que le déclassement du métier d’enseignant s’expliquait par sa « féminisation massive ».

2 Laélia Véron tient désormais une chronique, « Avec style », dans l’émission en ligne Arrêt sur images : arretsurimages.net/chroniques/avec-style

3 Geneviève Legeay, militante d’Attac, a été gravement blessée lors d’une charge policière à Nice le samedi 23 mars dernier.

Théo Roumier

Théo RoumierMilitant de SUD Éducation et co-animateur de l’Union interprofessionnelle Solidaires Loiret