Entretien réalisé pour le site Syndicalistes !
Dans nos syndicats, on parle beaucoup de la situation politique ou de nos revendications, mais trop peu de ce qu’on obtient effectivement. Pourtant, c’est bien là le but final de notre action : gagner des améliorations des conditions de travail de vie. La syndicalisation, la participation aux mobilisations, etc. ne sont que des moyens pour arriver à des gains concrets. La réussite de notre action doit donc se mesurer d’abord au niveau de ce qu’on gagne.
Et malheureusement, trop de victoires syndicales ne sont pas assez mises en avant alors qu’elles sont le premier argument à mettre en avant pour syndiquer des personnes éloignées du militantisme [1] (plus que de bons slogans ou la radicalité du programme). Mettre en avant le victoires, c’est aussi se donner les moyens de partager ce qui marche, de faire en sorte que tout le syndicat reprenne ce qui a marché quelque-part pour le gagner partout ailleurs. Et c’est aussi se forcer à regarder en face ce qu’on gagne réellement, pour permettre de poser la questoin suivante : comment mieux nous organiser, comment changer notre fonctionnement, pour engager davantage de luttes, les gagner plus souvent, et gagner davantage ?
Première épisode de cette série : un entretien avec Aurélien Boudon, secrétaire national de l’Union syndicale Solidaires, autour de la publication d’une compilation des victoires obtenues au cours de l’année 2025 intitulée La lutte paie ! Ce livret met en avant 31 avancées gagnées par des syndicats Sud/Solidaires, que ce soit par la grève ou l’action juridique.
Qu’est-ce qui a motivé cette compilation ?
Au niveau interprofessionnel, les victoires sont rares et le poids des défaites passées pèse sur la capacité à mobiliser. Pourtant, nous savons qu’au niveau local ou sectoriel de nombreuses luttes sont victorieuses. L’idée, c’était de mettre en avant le fait que « Seule la lutte paie ! » n’est pas qu’un slogan incantatoire mais bien une réalité. C’est une idée qui nous est venue de nos échanges internationaux : le syndicat basque ELA, au Pays basque Sud, tient à jour un cahier des victoires. Notre internationalisme se nourrit aussi de la mutualisation des bonnes pratiques, de ce qui fonctionne dans d’autres pays.
Et nous avons aussi fait le choix de mettre en avant toutes les avancées conquises par l’action militante, même si souvent ce ne sont pas des victoires complètes. Ce n’est pas parce que la plateforme revendicative n’a pas été gagnée en intégralité qu’on ne peut pas revendiquer les conquis.
Comment concrètement ça a été fait pour remonter les infos ? Est-ce que vous vous rendez compte qu’il y a des « trous dans la raquette » ?
La compilation se limite en effet aux remontées que nous avons pu compiler. Il y a donc forcément des trous dans la raquette et tant mieux car ce serait sans doute un peu maigre si cela représentait l’intégralité des victoires sur un an ! Ce n’est pas exhaustif et on l’a précisé.
Nous publions par ailleurs un bulletin Solidaires en action ! qui recense les luttes menées durant l’année. L’édition de cette brochure a été l’occasion de revenir prendre des nouvelles de toutes les luttes relayées pendant l’année pour savoir ce qui avait pu être obtenu. Cela a permis d’en constituer la charpente.
Solidaires est un syndicat de luttes, est-ce que ça conduit à réfléchir sur la place des luttes dans le syndicat ?
Chacun peut mesurer qu’il y a un réflexe assez important chez les collègues qui viennent voir le syndicat : c’est de tenter de se réfugier derrière le droit. Face à une situation injuste, on attend de la loi qu’elle nous protège. C’est à la fois une bonne chose de s’informer sur ses droits et en même temps une forme de renoncement. Le droit est le produit de rapports de forces et son application également. Il y avait un enjeu à ce que ce recueil ne soit pas le reflet de cette tendance. Nous avons arbitré de faire figurer les victoires sur le terrain juridique lorsqu’elles produisaient de nouveaux droits et étaient appuyées par une lutte collective. C’est par exemple le cas pour le versement rétroactif des primes d’éducation prioritaire (REP/REP+) aux Assistants d’éducation et AESH (Accompagnant·es d’élèves en situation de handicap), qui sont le produit de plusieurs années de lutte de leur part [2] .
Est-ce que ça a provoqué des réflexions sur comment adapter l’outil syndical pour gagner davantage de choses ?
C’est une réflexion qui est engagée de manière quasi-permanente mais de manière plus organisée depuis notre dernier congrès puisque nous avons décidé d’un débat « à toutes les échelles » sur « quel outil syndical serait plus utile qu’aujourd’hui aux salarié·es ». Le choc post-dissolution en 2024 a également nourri ces réflexions. Ces débats sont en cours mais ne sont pas simples : on peut pratiquer un syndicalisme qui veut tout transformer… sauf ses manières de fonctionner.
Est-ce que ça va être pérennisé ?
Oui, en effet on compte l’éditer chaque année en espérant ne jamais être à court pour le remplir ! Si les luttes qui gagnent peuvent en inspirer d’autres, cela ne peut être que bénéfique. Mais en vérité, une lutte perd rarement totalement. Parce que quand vous avez mené un mouvement de grève avec vos collègues, ça change les relations sur le lieu de travail et ça renforce la solidarité. Ça permet aussi de remettre le travail, les salaires, les inégalités au centre des discussions.
[1] Comme le raconte Unai Oñederra dans « Comment syndiquer et politiser les personnes éloignées de la gauche », 2025, en ligne.
[2] Voir ici un récit de ces avancées : Bruno Chaniac, « Comment le juridique peut-il être un appui des luttes syndicales ? Sud Éduc et les précaires de l’Éducation nationale », en ligne.










